03 - Nathan Abshire
Nathan Abshire (1913-1981)
Il fut après Iry LeJeune, trop tôt disparu (en 1955) le pape de l’accordéon cajun traditionnel, et il reste encore aujourd’hui une référence pour de nombreux artistes comme Jo-El Sonnier ou, encore plus récemment, Wilson Savoy, l’accordéoniste leader des Pine Leaf Boys. Il occupe une place prépondérante dans les années 70 lors du grand renouveau de la musique Cajun, de par son association très longue avec les frères Balfa (Dewey, Rodney et Will). Son titre fétiche, « Pine Grove Blues », enregistré en 1949, et plusieurs fois re-gravé, fut un gros succès régional, et intéressa même des gens comme Steve Cropper et les débuts du Memphis Soul : « Last Night » des Markeys en est directement inspiré. Préparez-vous donc à une longue histoire de plus de soixante ans, qui débute près de Gueydan, en Louisiane.

Né le 27 juin 1913 (bientôt 100 ans), de descendance cajun et indienne (il en était fier). On sait peu de choses sur l’enfance, et même la vie d’Abshire. Il n’a jamais été prolixe, même avec des gens qui l’ont approché de près, comme Chris Strachwitz, le patron des disques Arhoolie qui participa à sa redécouverte dans les années 60. Nathan Abshire venait probablement d’une pauvre famille rurale de ‘sharecroppers’, petits métayers qui composaient la majorité des fermiers du sud-ouest de la Louisiane. La vie était dure, et on s’évadait en jouant de la musique. La famille du jeune Nathan était très branchée accordéon (père, mère et un oncle) et il jouait dès l’âge de 6 ans, se produisant à 8 ans en public à Mermenteau Cove !
Il devint très tôt professionnel et joua dans tous les ‘bals de maison‘ et “fais dodo” de la région tout au long des années 1920-1930. Sa plus grande influence était alors celle du Créole légendaire, Amédé Ardoin, avec qui il partagea souvent l’affiche dans ces années-là , aux côtés du violoniste Lionel Leleux.
Sur cette photo, on peut voir Nathan Abshire à l’accordéon, en compagnie de ??????????? à la guitare, et ????????????????, au violon
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Vers 1935, Abshire fit équipe avec le guitariste Leroy Happy Fats LeBlanc et ses Rayne-Bo Ramblers, au personnel fluctuant (Joe Werner, Moise Sonnier, Norris Savoy, Roy Romero, Louis Arceneaux, Eric Arseneaux, Doc Guidry, Simon Schexnyder) et partit enregistrer avec eux, comme accordéoniste-vocaliste sur 4 chansons. De cette séance néo-orléanaise (seul endroit de l’Etat où il y eût un studio itinérant installé par les techniciens de Bluebird, sous-marque de RCA, au temps où les géants du disque s’intéressaient aux musiques ethniques) du samedi 10 août 1935, partagée avec les Fat’s Raynbo Ramblers et les Hackberry Ramblers, sortit entre autres « French Blues », inspirée du « Ma Négresse » du pianiste noir texan Joe Pullum et chantée en cadien bien sûr, qui allait devenir plus tard le thème fétiche de Abshire, « Pine Grove Blues ». Ses influences montrent assez que Blancs et Noirs s’empruntaient alors très généreusement leur musique, et que Nathan Abshire était nourri de Blues. « La Valse De Riceville » de la même séance montre un Nathan gaillard et débordant d’énergie.

Sur cette photo-ci, Nathan Abshire à l’accordéon, est aux côtés de ??????????? à la guitare, et ????????????????, au violon
Son jeu d’accordéon est mature et sa voix pleine d’allant. Mais déjà , sous l’influence du Western Swing voisin (Oklahoma-Texas), et de l’invasion des anglophones de l’ouest suite à la découverte de champs pétrolifères dans le sud de la Louisiane, La culture cajun fut mise sous le boisseau, et son instrument emblématique, l’accordéon, relayé aux oubliettes. Abshire dut se mettre au violon ; Joe Falcon, un des pionniers de la musique Cajun, s’installa à la batterie pour survivre : on n’entendait plus que de la « Texas Fiddle Music », Bob Wills, Bill Boyd et autres Milton Brown, musiciens respectables, certes, mais qui étouffaient la ‘jeune’ musique Cajun.
Les temps furent durs pour Abshire, quasi-illettré qui comprenait à peine l’anglais ! Arrive 1942, l’Amérique est en guerre, les jeunes gens (Nathan a 29 ans) sont incorporés à tour de bras pour aller se battre dans le Pacifique et aux Philippines (on utilisera aussi les Cadiens comme interprètes lors du débarquement et de la bataille de France). Heureusement, son illettrisme et son incapacité à parler anglais le font rapidement réformer. Pendant plusieurs années, il travailla dans une scierie jusqu’à ce qu’un accident (il était musicien, pas scieur de long !) le contraigne à réparer des poêles à mazout. Ça se passait vers la fin des années 40. En 1948, Clobule et Ernest Thibodeaux lui demandent d’intégrer les Pine Grove Boys, orchestre-maison du Pine Grove Club de Jennings, en Louisiane ; l’ensemble comportait déjà Dewey et Will Balfa au violon. et, sous l’influence de Will Kegley et Nathan, devint vite les New Pine Grove Boys, qui se produisaient six jours sur sept en alternance entre les deux boîtes de Quincy Davis (propriétaire aussi de l’Avalon à Basile, d’où « Avalon Waltz) à Lake Charles, le Crystal Grill et le Broken Mirror le soir, et sur KPLC pour animer une émission diurne. Eddie Shuler, qui travaille pour la station, mais est trop occupé avec la promotion d’Iry LeJeune, les mit en relation avec l’entrepreneur Virgel basé à San Antonio, Texas, qui les engagea) sur sa marque) naissant O.T. (Oklahoma Tornadoes, d’après son surnom, car il était originaire d’Oklahoma), et leur fit enregistrer, le lundi 23 mai 1949 à KPLC 8 titres dont le premier fut le légendaire « Pine Grove Blues ».
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« Hey, Négresse (un terme affectueux, comme : ma gosse), où donc t’as passé hier au soir ? T’arrivais le matin, Ta robe était toute déchirée, ça m’fait de la peine pour toi… », gueulé plutôt que chanté par Nathan, encouragé par les interjections des membres de l’orchestre, comme Bob Wills interpellait ses musiciens dans le Western Swing. L’accordéon est hypnotique – non qu’il endorme, certes – et envoûtant, relayé par une trame de violon et de guitare rythmique, le tout propulsé par une puissante contrebasse. Ce fut un grand succès (le disque sortit à 3.200 exemplaires, alors que les autres 78 tours Cajun étaient pressés à 500 ) dans tout le pays cajun, et Nathan et ses Pine Grove Boys étaient appelés partout pour animer les bals avec leurs ‘two-steps’ et leurs valses. Heureuse période de sa vie, qui se reflète dans ses disques : voix exubérante, accordéon tonique (normal !) et orchestre entraînant. Les valses sont jouées en majeur et les Blues rapides en mineur (do 7ème). En 1950, Nathan s’installe définitivement à Basile. Quincy Davis devient l’impresario du groupe, leur achetant une Mercury 1949 flambant neuve, que conduit généralement Ernest Thibodeaux, pour se rendre à leurs engagements, en particulier dans la frange sud-est du Texas où se retrouvent nombre de Cajuns attirés par l’industrie pétrolière (Beaumont, Orange, Port Arthur, Winnie).
Les disques O.T. étaient distribués en pays cadien (c’est ainsi que les Cajuns se nomment) par George Khoury, autre relation d’affaires et amicale de Shuler, lui-même propriétaire de la marque Lyric / Khoury’s à Lake Charles, et parraineur de Bozman qu’il avait aidé financièrement, tout naturellement Abshire se mit à enregistrer en 1954 pour lui. 18 titres en tout, la quintessence de la musique Cajun. Nathan cède le vocal à des chanteurs pour se concentrer sur son jeu : Roy Broussard (« Pinegrove Boogie ») ou son guitariste Ernest Thibodeaux, qui chantent tous en français des paroles succulentes de drôlerie et de naturel, de petites histoires : « T’en as eu, mais t’en n’as plus, t’en as eu des peaux d’lapin, mais t’en n’as plus » (« Step It Fast ») ou déplorent l’infidélité féminine (« Jolie, Petite Juliette »). Pauvres Cadiens ! Nathan et son groupe se produisent intensivement au Shamrock de Lake Charles.
Dewey Balfa (né en 1927 près de Mamou) le rejoint dès 1958 au violon et au vocal sur « L.S.U. French Waltz », et les deux compères formeront, une vingtaine d’années plus tard, une solide association. Tous ces titres truculents sont en tout cas réunis sur un CD Arhoolie (CD373, « French Blues », toujours disponible) .La discographie de Nathan Abshire s’arrête pour quelques années. C’est au début des années 60 qu’il enregistre à nouveau, cette fois pour J(ay) D. Miller à Crowley, près d’une vingtaine de titres sur 2 ou 3 ans (marques Kajun et Cajun Classics), et dans des registres fort différents. Les plus Rock’n’Roll s’appellent « Popcorn Blues », poussé par une rythmique électrique et un batteur très efficaces, et une reprise de « Pine Grove Blues ». « Popcorn Blues » est encore un Blues rapide, évoquant les lendemains de cuite dans les bals – nul doute que Nathan, qui écrivit la plupart de ses chansons, sauf les traditionnelles, s’inspirait de ce qu’il voyait depuis son estrade (et pratiquait lui-même) : « J’étais au bal hier au soir – on a mangé du popcorn, on a mangé des grillots (sauterelles grillées) », et sans doute Dewey Balfa lui répond : « Comment t’as fait ça, mon maîtr’, t’as pas de dents », Nathan continue « J’m’étais saoulé hier au soir » - « Ah, tu d’vrais arrêter de boire, mon maîtr’ » ; ce genre de scène inspirera une autre chanson fétiche de Abshire, « Lemonade Song », « Passe-moi un verre de limonade, j’ai mal saoulé hier au soir».
Il enregistre de tout pour Miller, rappelons-le, responsable de la découverte ou du lancement du Swamp Blues (Slim Harpo, Lightning Slim, Lonesome Sundown, Lazy Lester entre autres – excusez du peu), et c’est justement avec le dernier nommé, à l’harmonica, qu’on peut entendre sur l’album Flyright « The La La Blues » (la la est un terme Cajun neutre pour désigner les Noirs). Une chanson inclassable, du Blues bien sûr, chanté par un Noir (La La Laverne) en français, sur accompagnement Cajun (accordéon, violon et steel-guitare) et rythme de Swamp, proprement insupportable. Des instrumentaux (Pine Grove Stomp, French Two-Step), des valses, et une reprise d’Amédée Breaux, « Hey Mom » de la fin des années 20 complètent l’album. Il nous manque l’original, chanté par le batteur Robert Bertrand, de « La Banane A Nonc’Adam », que reprendra dans les années 90 Michael Doucet (« …c’est comme les pistaches a n’onc Armand, mais c’est pas la même chose »).
Entre temps, les revivalistes du mouvement Folk commencent à s’intéresser à ce qu’on appelle aujourd’hui la World Music. Chris Strachwitz, le fondateur de la marque mythique Arhoolie en Californie (lui-même immigré allemand après la guerre de 39-45), collectionnait depuis toujours les 78 tours, et voulait découvrir la musique Cajun. Il part enregistrer Abshire pour sa marque, et le fait sortir de la ‘Cajun frontier’, une sorte de réserve indienne où il était confiné. On le demande en 1964 au prestigieux Newport Folk Festival, où Dewey Balfa le rejoint à la dernière minute. La musique d’Abshire était jugée ‘Chanky-Chank’ (autre appellation de la Cajun à l’époque), et les organisateurs s’attendaient à un bide. Ce fut un triomphe devant 17.000 spectateurs ! L’enregistrement du concert demeure inédit à ce jour…
Dès lors les engagements pleuvent pour Nathan et son groupe, dont les frères Balfa sont désormais membres réguliers. Floyd Soileau, de Villeplatte, leur fait signer en 1966 un contrat d’enregistrement pour deux albums (réédités sur le CD Ace 329) ; Abshire s’y montre en pleine possession de son art, et il est difficile de sélectionner le meilleur du moins bon. Une nième version (la 4ème ou la 5ème !) de « Pinegrove Blues », celle qu’on retrouve sur toutes les anthologies, mais aussi des souvenirs des années de guerre (« Offshore Blues », « Service Blues »), avec de nouveaux vocalistes (Thomas Langley ou Will, le troisième des frères Balfa) ; Abshire s’essaie même au succès commercial avec cette reprise de « Games People Play » (en anglais) de Joe South.
Désormais il est reconnu comme LA référence de la culture Cajun.
Son principal rival en accordéon, Iry LeJune, est disparu en 1955, et on l’approche désormais avec respect.
On le filme (« Dedans le sud de la Louisiane », DVD de Jean-Pierre Bruneau, 1972, à se procurer d’urgence, les documentaires « Spend It All » de Les Blank, 1971, “The Good Times Are Killing Me”, de télé PBS, 1975), on l’enregistre dans le style traditionnel qu’il affectionne – sans batterie, mais avec triangle « comme au bon vieux temps »
(disques La Louisianne, 1973 et 1978 : deux albums essentiels, heureusement réédités sur le CD Ace 401).
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Néanmoins Nathan est malade. Il a toujours manqué de ‘showmanship’, a préféré la compagnie de ‘ti-monde’ (les potes) à boire et s’amuser, et n’a jamais réussi à faire vivre sa famille de sa musique.
Dans les années 70, il est ferrailleur et…alcoolique. « Good times are killing me », titre prémonitoire de son second album pour La Louisianne Records. Il meurt à 68 ans, le mercredi 13 mai 1981, à Basile, en Louisiane. C’est seulement dans les années 90 qu’on commence à réaliser son importance, et que les plus grands se réclament de lui.
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Sur la vidéo ci-dessus, extraite d’un documentaire de 1983 (dont la durée originale est 27 minutes), de Yasha Aginsky intitulé “Les Blues de Balfa», l’on peut voit Dewey Balfa et Nathan Abshire
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Pour voir la discographie de Nathan Abshire
Merci à Xavier Maire pour la biographie et la discographie de Nathan Abshire








Elle est utilisée par certains compositeurs contemporains, et assez souvent en musique Courtry, comme ici, Charlie Blacklock, musicien de renommée internationale. “The patriarch of the American Musical Saw Movement” est décédé le 18 avril 2008, à  l’âge de 90 ans. Le voici ci-dessous, sur une vidéo avec son Charlie’s Band, interprétant “Turkey in the Straw”, morceau traditionnel américain, datant du début du XIXe siècle.

Autre parcours, que celui d’Emmanuel Brun, issu d’une famille de musiciens et luthiers stéphanois, Maître français de la lame sonore et compositeur, virtuose reconnu par les plus grands, tels Yehudi Menuhin ou Georgi Cziffra, aujourd’hui également disparu.



La scie musicale s’intègre parfaitement parmi de multiples instruments.